En rendez-vous, j'entends souvent la même phrase de la part d'indépendants : « Je n'ai pas de prévoyance, mais j'ai mon assurance-vie. Si je m'arrête, je puiserai dedans. » Le raisonnement se tient. L'argent est disponible, il vous appartient, et il n'y a pas de cotisation à payer chaque mois.
Par contre, une assurance-vie n'a pas été conçue pour remplacer un revenu pendant un arrêt de travail. Elle peut jouer un rôle, à condition de savoir lequel. Dans cet article, je reprends ce que verse votre régime obligatoire, ce que coûte réellement un rachat pendant un arrêt, puis la façon dont l'assurance-vie et la prévoyance peuvent se répartir les rôles.
Ce que verse votre régime obligatoire
Pour mesurer ce qu'il faudrait puiser dans votre épargne, il faut d'abord savoir ce que votre régime obligatoire vous verse.
Si vous êtes artisan ou commerçant, vous êtes affilié à la Sécurité sociale des indépendants (SSI). Vous avez trois jours de carence, puis vous percevez des indemnités journalières égales à votre revenu annuel moyen des trois dernières années, divisé par 730. Ces indemnités sont plafonnées à environ 66 € par jour en 2026, quel que soit votre revenu réel.
Si vous exercez en profession libérale, la Caisse primaire vous verse des indemnités du quatrième au quatre-vingt-dixième jour d'arrêt. Au-delà, tout dépend de votre régime obligatoire. Les médecins, les kinés ou les avocats ont un relais. Par contre, si vous êtes affilié à la CIPAV, comme la plupart des architectes, des consultants ou des professions libérales non réglementées, vous ne percevez plus rien après 90 jours.
Pendant ce temps, deux choses continuent de courir. D'une part, vos charges fixes : loyer, leasing, assurances, salaires si vous avez un salarié. D'autre part, vos cotisations sociales, calculées sur le revenu de l'année précédente. La page prévoyance TNS détaille ces règles régime par régime.
Combien faudrait-il puiser dans votre assurance-vie
Le montant à prélever sur votre épargne chaque mois d'arrêt se calcule en trois étapes. D'abord, vous partez de votre revenu mensuel habituel. Ensuite, vous ajoutez les charges fixes de votre activité, qui continuent de tomber. Enfin, vous retirez les indemnités journalières de votre régime obligatoire.
À titre d'exemple, pour un indépendant qui se verse habituellement 4 000 € par mois et dont l'activité supporte 1 500 € de charges fixes, avec environ 2 000 € d'indemnités par mois, il manque 3 500 € chaque mois. Sur six mois d'arrêt, cela représente 21 000 € à prélever sur l'épargne. Si vous êtes affilié à la CIPAV, le manque augmente fortement à partir du quatrième mois, puisque les indemnités s'arrêtent.
Vous l'avez compris, une assurance-vie permet de tenir quelques semaines ou quelques mois. Plus l'arrêt dure, plus la question change de nature : ce n'est plus un trou de trésorerie, c'est votre épargne de long terme qui y passe.
Ce que coûte réellement un rachat pendant un arrêt
Un rachat effectué pendant un arrêt de travail coûte plus que sa seule fiscalité. Quatre coûts s'additionnent.
Un, la fiscalité. Seule la part de gains contenue dans le rachat est imposée. Si votre contrat a plus de 8 ans, les gains sous l'abattement de 4 600 € ou 9 200 € ne supportent que les prélèvements sociaux de 17,2 %. Si votre contrat a moins de 8 ans, les gains sont taxés à 30 % au total. Le simulateur de rachat d'assurance-vie vous donne le montant net en quelques secondes.
Deux, le moment. Un arrêt de travail ne se choisit pas. Si une partie de votre contrat est investie en unités de compte, vous serez peut-être obligé de vendre après une baisse des marchés, et de transformer une perte provisoire en perte définitive.
Trois, l'antériorité fiscale. Sur un arrêt long, la tentation de solder le contrat est forte. Un rachat total fait perdre la date d'ouverture du contrat, et il faudra huit ans pour retrouver l'abattement annuel. L'article rachat partiel ou rachat total détaille ce point.
Quatre, la reconstitution. C'est le coût le plus lourd, et le moins visible. Après un arrêt, la reprise d'activité est souvent progressive et la trésorerie reste tendue. Dans les faits, l'épargne consommée pendant l'arrêt est rarement reconstituée. C'est donc votre retraite ou vos projets qui supportent le coût de l'arrêt, des années plus tard.
Enfin, en cas d'invalidité, l'assurance-vie ne suffit plus du tout. Une épargne est un montant fini, alors qu'une invalidité peut durer jusqu'à l'âge de la retraite.
Ce que fait un contrat de prévoyance à la place
Un contrat de prévoyance souscrit au titre de la loi Madelin répond précisément à ces situations. Il verse des indemnités journalières complémentaires pendant l'arrêt, une rente en cas d'invalidité et un capital en cas de décès. Ses cotisations sont déductibles de votre bénéfice.
Si vous optez pour cette solution, trois éléments doivent particulièrement retenir votre attention. Un, la franchise : le nombre de jours avant le premier versement. Plus elle est courte, plus le contrat coûte. Deux, la référence des indemnités : elles doivent être exprimées en pourcentage de votre revenu réel, pas d'un revenu déclaré il y a huit ans. Trois, l'invalidité : professionnelle, c'est-à-dire l'impossibilité d'exercer votre métier à vous, ou fonctionnelle, l'impossibilité d'exercer un métier quelconque.
J'ajoute un quatrième point que je vérifie systématiquement : les frais professionnels. Un contrat qui remplace votre revenu mais ne couvre pas les charges fixes de votre activité laisse un manque chaque mois. La garantie des frais généraux permanents prend en charge ces charges pendant l'arrêt.
Les deux ensemble : l'assurance-vie pour la franchise, la prévoyance pour la durée
Opposer l'assurance-vie et la prévoyance n'a pas beaucoup de sens. Les deux sont complémentaires, et c'est justement la franchise qui permet de les articuler.
Le raisonnement se déroule en trois étapes. D'abord, vous choisissez une franchise plus longue sur votre contrat de prévoyance, par exemple 30 jours plutôt que 3 ou 15. Votre cotisation baisse sensiblement. Ensuite, vous gardez sur votre assurance-vie une réserve qui couvre ces premiers jours d'arrêt, en plus des indemnités de votre régime obligatoire. Enfin, dès que la franchise est passée, la prévoyance prend le relais, dans la durée prévue par votre contrat, puis en rente si l'arrêt débouche sur une invalidité.
La réserve à conserver se calcule simplement : le manque mensuel que nous avons vu plus haut, multiplié par la durée de la franchise. Deux précautions pour qu'elle joue bien son rôle. La première, la placer sur le fonds en euros, pour ne pas être obligé de vendre des unités de compte au mauvais moment. La deuxième, la loger de préférence sur un contrat de plus de 8 ans, pour que le rachat ne supporte que les prélèvements sociaux.
De cette façon, l'assurance-vie fait ce qu'elle sait faire, une réserve disponible pour un besoin court, et la prévoyance fait ce qu'elle seule sait faire, tenir dans la durée.
Si vous devez puiser dans votre assurance-vie pendant un arrêt
Si vous êtes déjà en arrêt et que votre assurance-vie est votre seule ressource, quelques réflexes limitent le coût.
Premièrement, préférez des rachats partiels, du montant strictement nécessaire chaque mois, plutôt qu'un rachat total. Le rachat programmé permet de recevoir une somme fixe chaque mois, sans démarche.
Deuxièmement, prélevez d'abord sur le fonds en euros, pour laisser aux unités de compte le temps de se redresser.
Troisièmement, si l'arrêt se prolonge sur la fin de l'année, pensez à l'abattement. Il se renouvelle chaque 1er janvier, et un besoin important réparti sur deux années civiles en mobilise deux au lieu d'un.
En résumé
Une assurance-vie peut financer les premières semaines d'un arrêt de travail, mais seule une prévoyance tient dans la durée, et la franchise permet de répartir les rôles entre les deux. Si vous souhaitez faire un bilan de votre situation, je vous invite à réserver un créneau avec moi.
Cet article est pédagogique. Il ne constitue pas un conseil personnalisé : chaque situation demande une étude.